Carnet de voyage au bout du jardin
Texte de Alexandra Gaillard,
Journaliste à La Voix du Nord (quotidien régional
du Nord-Pas-De-Calais)
Aquarelle de Gérard Viret, artiste peintre
Nous sommes montés à pas de loup, épiant
aux détours des sentiers le miracle du jardin de Sir Lawrence
Johnston. Nous ne sommes pas venus là par hasard. Gérard
préparait à l’aquarelle un carnet de voyage
à Menton : la plage et les baigneurs, le port, la vieille
ville, la place aux Herbes… Le temps était compté.
Un ange passe et nous retient irrésistiblement à
Serre de la Madone en cette journée de septembre où
les fleurs ici sont rares. Seules les Amaryllis dressent fièrement
leur tête joufflue au bout de leur longue tige nue.
Quelques nénuphars apportent des tâches de lumière
jaune et pourpre.
Quant aux autres, issues pour la plupart de l’hémisphère
austral, elles se reposent. Le jardin paraît désert.
Pourtant, sous la patine des âges, il est grouillant de
vie.
Dans le bassin de Vénus les crapauds s ‘alanguissent
sous les feuilles de lotus, un poisson doré se fraie un
chemin dans l’entrelacs des tiges. Des libellules se livrent
des combats vengeurs au-dessus des victorias. Un chat tigré
se love à l’ombre d’une amphore. Dérangé
par nos pas, il nous précède en maître des
lieux pour nous faire passer de l’autre côté
du miroir.
Ce jardin pourrait être celui d’Alice, mais il raconte
une autre histoire. Mille autres histoires. Celle d’un «
chasseur de plantes », snob dit-on, qui fut un paysagiste
hors-pair… Celle de chaque visiteur, botaniste, artiste
ou simple badaud. L’imagination vagabonde de terrasse en
restanques, de courette en belvédère.
Et pendant que l’un prend son pinceau et que l’autre
rêve, les jardiniers s ‘affairent. Chaque jour sans
relâche ils plantent , ratissent, élaguent, nettoient,
taillent… En douceur, pour panser les plaies, raviver la
sève, redonner du souffle. Serre de la Madone sort de sa
torpeur.