À la recherche de jardins oubliés, nous avons
découvert La Serre de la Madone à la tombée du jour, vers la fin
du mois de mars 1982.
Chargé d'inquiétante étrangeté, un cortège de cyprès gigantesques
montait la garde en avant d'un élégant et modeste portail qui ce
soir-là resta fermé. Au-delà du mur, des magnolias d'Asie commençaient
à se couvrir d'énormes fleurs. Quelque temps après, nous avons obtenu
l'autorisation de visiter ce jardin pas comme les autres.
Un vieux jardinier solitaire y poursuivait son travail avec amour
et un brin de tristesse.
Plus aucun regard autre que le sien ne se posait sur le jardin depuis
des années.
Mais grâce à son œuvre modeste, le lieu restait marqué par l'empreinte
puissante et subtile de son inventeur.
L'essentiel de l'armature et des ambiances végétales était en
place : la serre, le sentier pavé qui escalade la colline, la
pergola sinueuse couverte de clématites, l'ancienne serre chaude
en forme d'orangerie et les bassins, les cordons de buis déroulés
aux pieds des pins parasols aux écorces rouges zébrées de noir,
les escaliers menant à travers six terrasses, la tonnelle circulaire,
la maison nichée sous une abondante végétation, le jardin espagnol
contre la maison, quelques coups d'œil sur la mer, arbres, arbustes,
plantes vivaces et bulbeuses remarquables.
L'ensemble dégageait une profonde atmosphère de sérénité. Au moment
où l'un de nous a glissé sa main vers un robinet invisible , le
jet d'eau du patio s'est élevé doucement. Il n'y avait plus rien
à dire, et nous avons senti s'arrêter le cours des choses.
L'année suivante, nous contactions le directeur régional du
National Trust pour lui suggérer un jumelage avec Hidcote. Par
une heureuse coïncidence, il rentrait d'une visite improvisée
à La Serre de la Madone et nous confirmait que l'on y voyait toujours
"la main du Major Johnston".
La même année, dans un courrier à Ernest Boursier-Mougenot,
W. Ingwersen écrivait que lorsqu'il était chef jardinier,
de 1935 à 1936, "les plantes ne cessaient d'arriver de toutes
les parties du Monde" et que "la Serre de la Madone possédait
une collection d'arbres rares, d'arbustes et un nombre incalculable
de plantes herbacées et de bulbes qui rivalisaient avec le
jardin Hanbury à la Mortola".
Au même moment, ce fut pour nous une heureuse surprise
et pourquoi pas l'espoir de les voir revenir à Menton,
d'apprendre que les plantes emportées par Miss Lindsay
avaient été données au jardin botanique
de Cambridge.
Tant d'années après, grâce au soin des botanistes anglais, la plupart
des deux cents plantes les plus intéressantes restaient vivantes
dans les serres de Cambridge…
Et l'on se mit bientôt à faire un rêve et à tenter de le concrétiser.
Après des heures grises, ce rêve est aujourd'hui presque réalisé
grâce à l'achat du domaine par le Conservatoire du Littoral :
retrouver un lien jardinier entre La Serre de la Madone, Hidcote
et les grands jardins de Menton
et des environs, et en assurer une ouverture mesurée, afin qu'en
gravissant les modestes marches ménagées entre les terrasses,
chacun puisse un peu mieux voir à travers ses successeurs, l'image
de Johnston fixée par Ernest de Ganay en 1936 : "Il vient à vous
du fond de ses terrasses en costume de velours, la terre aux mains,
tel un jardinier…"