Le Jumelage, effectué le 21 septembre 2000 - une
première européenne entre deux jardins - permet des échanges de
jardiniers et de plantes pour l'enrichissement mutuel des deux jardins.
La cérémonie de jumelage s'est déroulée à l'ambassade britannique
à Paris. A cette occasion, l'ambassadeur a remis des certificats
aux représentants des deux jardins, et des plantes ont été échangées.
Site Internet: Hidcote
Manor
Texte de Louisa Jones, Serre
de la Madone
"A Hidcote, Johnston faisait face à
un site ingrat, très venté. Il résolut son
problème par des haies, créant des chambres vertes
comme autant de pièces d'une maison sans toit. Cette architecture
dirige le regard vers des perspectives internes, en enfilade ou
croisées, rarement sur la campagne environnante.
Les espaces clos permettaient à Johnson de créer des
conditions de cultures variées qui convenaient aux plus belles
plantes des meilleures pépinières européennes.
Son décor fleuri s'inspira sans doute de Gertrude Jekyll,
et le tracé du jardin, du mouvement Arts and Crafts aussi
bien que des compositions anglo-italiennes de Harold Peto (connu
en Angleterre comme sur la Côte d'Azur).
Mais tous les témoins s'accordent pour voir évoluer
son style vers une liberté grandissante. Johnston choisit
d'introduire au cur même de son jardin anglais une
exubérance toute luxuriante.Il encourageait les semis spontanés
dans les murets et leur permettait aussi de se répandre
au hasard dans d'autres plantations. Il laissait évoluer
ses espèces grimpantes en formes libres, jusqu'à
les faire monter à l'assaut des arbres.
Il cultivait de grandes masses d'une même espèce ponctuées de solitaires
choisis. Il plantait près des chemins de grands sujets que les promeneurs
frôlaient en passant. Le résultat fut une "jungle envoûtante et
turbulente" d'après Norah Lindsay, "une jungle de beauté, mais qui
n'est jamais qu'une jungle ..."d'après Vita Sackville-West. En 1948,
en le quittant, Johnston décrit Hidcote comme "un jardin sauvage
dans un cadre formel" ("a wild garden in a formal setting") .
Or, dans les années trente, alors que Hidcote était déjà mûr,
Serre ne faisait que commencer. Et ici, Johnston pouvait s'ouvrir
sur la campagne environnante. Les jardins de Menton
se déploient sur une colline abrupte et cachée de la route. La
villa se situe à mi-hauteur, et un bel escalier en pierre descend
en ligne droite de l'entrée de la maison au grand bassin, cinq
niveaux plus bas. Cet axe central en T, qui rappelle celui de
Hidcote, unit un ensemble complexe et rarement symétrique par
ailleurs. C'est ici la partie la plus architecturée et la plus
ornée, que l'on compare souvent aux jardins italiens ou aux réalisations
de Harold Peto.
A l'orée du jardin, nul besoin d'inventer un wilderness comme
à Hidcote, il suffisait d'enrichir le maquis existant au-dessus
de la maison. On y trouve encore certaines espèces exotiques :
chênes et pins des Canaries, érables à feuillage persistant, callistémons,
de même que les vestiges d'un vaste "jardin mexicain" à l'ouest.
A l'est subsistent des traces du grillage qui dessinait, sur un
hectare et demi, une volière d'oiseaux exotiques en semi-liberté.
Cette transition douce vers un paysage
boisé s'inspirait sûrement des woodland gardens (jardins de
sous-bois) chers à Robinson et Jekyll, qui ménageaient ainsi,
eux aussi, le raccordement entre jardin et paysage. C'était
d'ailleurs une pratique bien établie dans les jardins d'Occident
: Edith Wharton, dans son livre de 1905 sur les villas italiennes
de la Renaissance , observe que leurs jardins, structurés
aux abords de la maison, deviennent ensuite plus libres, pour
qu'"à chaque pas, on s'éloigne un peu plus de l'architecture
pour se rapprocher de la nature". Mme Martineau, en 1924,
conseille cette même démarche aux jardiniers anglais de la
Côte d'Azur, tout en félicitant ceux qui préservent des restes
de maquis sur leur terrain ("presque disparu en bord de mer")
.
Johnston pouvait s'en donner à cœur joie dans
son jardin mentonnais.
Mais en même temps, il continua les pratiques de Hidcote - son "jardin
sauvage dans un cadre formel"- en les développant plus encore. Vita
Sackville-West regrettait le manque de plantations en masse à Hidcote
- Serre, avec une plus grande surface, permettait de réaliser de
nombreuses variantes sur ce thème, comme les célèbres trompettes
roses d'Amaryllis belladonna émergeant de vastes tapis de Ceratostigma
plumbaginoïdes bleus. Certains notent aussi le désir de Johnston
- très actuel encore - de recréer des écosystèmes adaptés au butin
de ses voyages - ses plantes alpines, ses camélias, ses daturas,
ses pivoines de Chine.
Comme "cadre formel", Serre offrait à Johnston un élément nouveau
et riche de possibilités : les terrasses de culture. S'il est
vrai qu'elles structurent le terrain comme les chambres vertes
de Hidcote, la géométrie des haies anglaises est rigoureuse et
droite, alors que les lignes fortes des restanques méditerranéennes
ne sont jamais vraiment parallèles. Leurs murets en pierre sèche
soutiennent des terrasses qui varient constamment en hauteur et
en largeur, épousant les courbes du terrain. Elles forment ainsi
une transition idéale entre architecture et nature sauvage.
Ces lignes diffèrent encore des chambres vertes de Hidcote par
leur équilibre entre abri et ouverture. Une terrasse protège du
vent et capte le soleil, mais offre aussi, depuis un même endroit,
plusieurs perspectives lointaines. Le dénivelé de Serre oblige
à découvrir l'ensemble du jardin verticalement - depuis les petites
terrasses, près de l'entrée, vers la maison comme depuis les fenêtres
de celle-ci vers le bas. De plus, Johnston aménagea d'étonnantes
perspectives plongeantes en diagonale, comme celles du belvédère
à glycine. Dans ses coins les plus secrets s'ouvrent de nombreuses
vues lointaines sur la campagne environnante qui, d'après les
photos des années trente, avant les constructions récentes, étaient
superbes.
Anna Pavord constate qu'à Hidcote, les visiteurs sont parfois
désorientés par le manque d'itinéraire dominant. A Serre, ceci
est d'autant plus vrai que les restanques agricoles sont toujours
reliées entre elles par des accès multiples. D'après leurs récits,
les visiteurs reçus par Johnston étaient amenés vers la maison
par des chemins qui pouvaient varier à chaque occasion. Et lors
de la visite des terrasses secrètes à l'est, on hésite encore
entre les deux sphinx espiègles qui vous prient de descendre et
le buste romain qui fait signe du fond de l'allée de pivoines.
Déjà du temps de Johnston, il devait être impossible de répondre
à toutes ces sollicitations lors d'une seule visite - et c'est
encore un défi de nos jours."
Texte tiré du livre Serre de la Madone, écrit par Louisa Jones
et publié par Actes Sud et le Conservatoire du Littoral, 2001